Histoire du parfum : de la fumée sacrée à la niche
5 min de lectureShare
Le mot parfum vient du latin per fumum, « par la fumée » : avant d'être ce liquide précieux enfermé dans un flacon, il fut d'abord une fumée qui montait vers les dieux. Quatre mille ans plus tard, il se vaporise sur un poignet à Casablanca, et entre les deux se glissent des temples, des alambics, des gantiers parfumeurs et quelques créateurs rebelles. Dans toute cette histoire, le Maroc n'a jamais été un simple spectateur.

L'Antiquité : le parfum appartient aux dieux
Tout commence en Égypte, où chaque soir les prêtres brûlent le kyphi, un mélange sacré de résines, de miel, de vin et d'épices dont la fumée porte les prières. La myrrhe et l'encens s'y échangent alors au prix de l'or, si précieux que les pharaons montent des expéditions entières pour en rapporter.
La première parfumeuse dont l'histoire ait retenu le nom est une femme, Tapputi : il y a plus de trois mille ans, en Mésopotamie, elle distillait déjà fleurs, huiles et résines pour la cour. Cette chimiste avant l'heure a laissé son nom gravé sur une tablette d'argile.
Les Grecs, puis les Romains, font sortir le parfum des temples pour le faire entrer dans les bains, sur les corps et dans les banquets. Rome en consomme sans mesure, au grand désespoir de ses moralistes : le parfum n'est plus une offrande, il est déjà un plaisir.

L'âge d'or arabe : le parfum devient liquide
Le vrai tournant technique arrive entre le IXe et le XIe siècle, dans le monde arabo-musulman. Al-Kindi y compile des dizaines de formules dans son Livre de la chimie du parfum, tandis qu'on attribue à Avicenne le perfectionnement de la distillation à la vapeur, celle qui donne à l'eau de rose sa finesse.
Le parfum cesse alors d'être une pâte grasse ou une fumée pour devenir liquide, précis et transportable, si bien que les caravanes font voyager la rose de Damas, le oud d'Asie et l'encens d'Oman sur des milliers de kilomètres.
Ce savoir traverse ensuite al-Andalus et le Maghreb avant de gagner l'Europe, en laissant au passage un héritage que le Maroc, lui, n'a jamais perdu.
Le Maroc, terre de parfum depuis toujours
Chez nous, le parfum n'a rien d'une mode importée : c'est une culture domestique, transmise de mère en fille et de père en fils, qui vit encore aujourd'hui à travers trois traditions bien vivantes.
La rose de Kelaat M'gouna
Chaque printemps, la vallée du Dadès se couvre de roses de Damas. À Kelaat M'gouna, des tonnes de pétales sont cueillies à la main, à l'aube, avant que le soleil ne disperse leur essence, puis distillées sur place pour devenir eau de rose. Chaque mois de mai, le moussem des roses célèbre la récolte, et l'essence de rose marocaine voyage jusque dans les laboratoires des grandes maisons de parfum.

La fleur d'oranger, l'or blanc des familles
À Fès comme à Marrakech, la distillation de la fleur d'oranger reste un rituel familial de printemps. L'eau de fleur d'oranger parfume les pâtisseries, bénit les mariages et accueille l'invité : le mrach, ce flacon aspersoir, en verse quelques gouttes sur les mains de ceux qu'on reçoit. Quant au néroli marocain, les parfumeurs du monde entier se l'arrachent.

Le bakhour, le parfum par la fumée
Copeaux de oud, résines, ambre et musc posés sur la braise d'un mabkhara : le bakhour parfume les intérieurs, imprègne les caftans et accompagne fêtes et cérémonies. Per fumum, littéralement, puisqu'au Maroc le sens premier du mot parfum n'a jamais cessé d'exister.

L'Europe prend le relais : gants parfumés et champs de Grasse
Au XVIe siècle, Catherine de Médicis impose à la cour de France la mode des gants parfumés. À Grasse, ville de tanneurs, on se met à parfumer les cuirs pour masquer leur odeur ; les tanneries finiront par disparaître, mais les fleurs, elles, resteront : jasmin, rose de mai, tubéreuse, lavande. C'est ainsi que la petite ville provençale devient la capitale mondiale du parfum.
En 1709, à Cologne, un parfumeur italien compose une eau légère d'agrumes et de fleur d'oranger dont l'Europe entière s'asperge et qui porte encore le nom de la ville : l'eau de Cologne.

1882 : la chimie change tout
La parfumerie moderne naît avec une molécule. En 1882, Fougère Royale de Houbigant ose la première coumarine de synthèse, avant que Jicky de Guerlain ne marie molécules et essences naturelles en 1889. En 1921, les aldéhydes du N°5 de Chanel achèvent la révolution : le parfum n'imite plus la nature, il compose, et devient un art abstrait.

Le XXe siècle transforme cet art en industrie : les maisons de couture lancent leurs jus, le marketing prend le pouvoir et les études consommateurs arrondissent les angles. À la fin du siècle, beaucoup de parfums se vendent par égérie interposée et finissent par se ressembler étrangement.
La niche : le retour des parfumeurs libres
En réaction, des maisons indépendantes choisissent l'inverse : pas de publicité, pas de compromis, des matières premières coûteuses et des partis pris assumés. On les appellera parfumerie de niche.
Le plus beau symbole de ce retour aux sources s'appelle Amouage, fondée en 1983 à Oman pour redonner ses lettres de noblesse à l'encens, celui-là même que brûlaient les temples antiques et dont son somptueux Jubilation 40 est aujourd'hui l'héritier direct.

Et c'est un autre grand nom de la niche qui referme la boucle marocaine : Serge Lutens, tombé amoureux de Marrakech et installé dans sa médina depuis des décennies. Le cèdre de l'Atlas a inspiré sa Féminité du bois, et son Ambre Sultan est né d'un bloc d'ambre déniché des années plus tôt dans un souk de la ville. La parfumerie de niche ne s'est pas éloignée de nos traditions : elle s'en nourrit.
Aujourd'hui, au Maroc : la niche a trouvé son public
Le goût du oud et de l'ambre, l'exigence sur l'authenticité, le parfum porté comme une signature : tout prédisposait le Maroc à aimer la niche. Une génération de passionnés compare les compositions, guette les sorties et connaît ses classiques, d'Oud Satin Mood aux orientaux d'Amouage.
Reste l'obstacle du prix, car un flacon de niche coûte souvent plusieurs milliers de dirhams. C'est exactement pour cela que le décant existe : 8 ml d'un grand parfum, prélevés du flacon original, pour le porter vraiment avant de s'engager. C'est la façon la plus honnête de se construire une culture olfactive.
L'histoire du parfum a commencé par une fumée offerte aux dieux, et elle continue, quatre millénaires plus tard, sur nos poignets. Pour écrire votre propre chapitre, parcourez notre collection de parfums de niche, notre guide des meilleurs parfums de niche en décant, ou apprenez d'abord comment tester un parfum de niche puissant.